dimanche 4 février 2018

mardi 23 janvier 2018

La voix humaine













   Lorsque la pluie, le froid, la brume et ses brouillards, le vent, la grêle, bref l'hiver, dans son design oppressant, deviennent trop lourds et déprimants, souvent la touche magique d'un cousin breton bibliothécaire intervient. Sautant d'un bond de géant les kilomètres, c'est une photo, un conseil de lecture, une amitié, un encouragement. « Haut les cœurs », semble dire l'émetteur. 
Ce sont les brise-larmes du sillon de Paramé, la plage de l’Éventail, le Fort National, le Grand Bé. On aperçoit à l'horizon de certaines de ses photos l'île de Cézembre où, curieusement, les profs du siècle précédent nous emmenaient parfois en promenade scolaire, avec pour seule consigne de ne pas trop quitter la plage, alors que, aujourd'hui encore, les démineurs de la Marine nationale sont à l'ouvrage sur la majeure partie de son périmètre, bombardé intensivement par les alliés en août 44. 
« On ne déplore aucun blessé» devaient-ils se dire au retour dans la salle des profs.
Jouissant depuis longtemps, à l'égard de la Bretagne, du privilège de l'éloignement, à l'exemple du mage Balthazar et selon la belle formule de Michel Tournier, je redécouvre les images sublimes qui arrivent sur mon écran avec leur dose d'éternité.





Sous la même latitude, mais beaucoup plus à l'est, le fleuve a gonflé, nourri des déluges précédents sur les hauteurs du plateau de Langres, et tout alentour. Les rivières ne s'écoulent plus, le courant reflue aux points de confluence, les plaines gorgées se noient sans un bruit. On entend parfois ronfler le rotor d'un hélicoptère de la Sécurité civile. Quelques routes et chemins sont encore hors d'eau, les propriétaires les plus riches, ou les plus chanceux, ont pris les devants et sont au sec à l'hôtel ou dans leur famille. Restent quelques petites gens, des manouches, des roms. Certains ont mis à profit depuis longtemps le flou juridique entourant les berges du fleuve pour y vivre en semi-sédentarité dans des constructions aux pilotis à l'avenant. Mon voisin, ancien médecin de la commune, considère cette inondation avec fatalisme. Il se souvient, lors d'une des grandes crues de l'après-guerre, avant la construction des barrages, avoir dû se rendre en barque dans une « île » auprès d'une parturiente, et devoir y passer la nuit. « En somme, nous vivions bien », me dit-il souvent, peut-être sans avoir lu Les terres du couchant de Julien Gracq, mais sans doute bien plus d'autres livres que je ne lirai jamais.





Dimanche dernier il y avait un concert, dans une ville vers Paris, organisé et chanté par une association de choristes où je compte beaucoup d'amis, et à laquelle je donne un coup de main à l'occasion (mais pas de ma voix, heureusement pour eux, en dépit des demandes formulées depuis bientôt 25 ans). Leur programme était la Misa tango, de Martin Palmieri, messe pour chœur avec ensemble musical resserré autour d'un piano, d'une contrebasse et d'un bandonéon. Le chef avait, pour l'occasion, sollicité la présence de deux de ses élèves soprano du conservatoire. Deux belles voix teintées de mezzo, juste ce qu'il faut pour ce répertoire.




L'une d'entre elles, sans doute très émue devant un public venu nombreux, prit son air difficilement, manquant de souffle, un quart de ton en-dessous ; les yeux perdus et les mains aussi. Puis elle se reprit, définitivement. Le métier avait pris le dessus. Mais pendant quelques secondes, sa voix, fragilisée mais courageuse, au point de vue musical fautive, sans aucun doute, avait pris une force, une vérité – au moins le ressentis-je ainsi – d'une évidence implacable. Débarrassée de ses contraintes savantes et virtuoses, c'en était presque devenu le chant d'une campagnarde, ou d'une fille espagnole. C'est que je ne pouvais me détacher de la lecture d'un texte qui venait d'être chanté par le chœur a cappella pendant la première partie : Cantos de la Tierra, Tierra seca, de Federico García Lorca, mis en musique par Dante Andreo. 
La beauté de cette lecture, accompagnée d'un air qui pourtant ne la concernait pas, mais faisait corps, dans son humanité, avec elle, fit que pendant un instant je m'abimai dans une émotion sans fond. Une fêlure s'était entrouverte par les hasards combinés de la voix humaine, du manque d'assurance et de l'inattention. 
De retour en voiture derrière les essuie-glaces affolés, je repensais aux photos puissantes que nous avions vues au Didam de Bayonne en avril 2016, alors que nous rendions visite à une amie. Les villages et les gens pris en photo par Carlos Saura, une expo intitulée España años 50. Je revoyais les visages, la force des regards, les foules et la misère, le sec des paysages.





Je revis encore celle qui, en Bretagne, m'avait fait découvrir Cria cuervos et Bodas de sangre. Je ne me souviens plus s'il pleuvait.
Ce soir, l'Adour est-il lui aussi en furie ?







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mercredi 17 janvier 2018

La régulation des fluides







Les plus chanceux se retrouvent en couple. Je veux parler des arbres, dans le parc. 
Un panonceau illisible, lessivé par le temps, donne à penser qu'ici l'administration a laissé le champ libre au traitement des eaux pluviales en provenance du parc de Disneyland Paris. Donc, pour traduire, « après en avoir délibéré » : raser le terrain, à l'exception de quelques rares arbres centenaires, créer des étangs en escalier plantés de roseaux pour la « phytoépuration » avec un écoulement vers la Marne, 80 mètres plus bas, profiter de l'occasion pour faire un espace vert entre Disney, son centre commercial et les lotissements de luxe, et le tour est joué.
Dans les années 80 il n'y avait pas beaucoup de zadistes*. Les paysans propriétaires ont empoché les millions de la firme sans faire d'histoire. Le tout, plus de 2000 hectares, fut bétonné en moins de 5 ans. 


Dimanche dernier il faisait beau, pour la première fois nous sommes allés nous y promener. D'habitude nous allons marcher dans des endroits moins policés (la commune de Chessy est sous vidéo-surveillance) mais après tout ici aussi l'accès est libre, c'est sans doute le seul endroit du site, du complexe, où il n'y a pas besoin de payer. 


J'ai toujours refusé de mettre les pieds, m'y aurait-on invité, dans l'enceinte colonialiste de Disney. Au-delà de l'ennui mortel que j'y éprouverais, j'en faisais une question de principe. Et tu ne m'en as jamais voulu : je refusais, et refuse toujours, de me justifier, comme si cette résistance, aussi passive soit-elle, allait de soi et coulait de source (ou alors, parfois, un éclat de voix et des gestes devant des proches).



Le plaisir que j'ai de voir que tu vas mieux, de jour en jour. Tu te remplumes, aurait-dit ma mère ou la mère de ma mère.




À propos, est-ce un effet du changement climatique, ou bien un visiteur catalan en aurait-il apporté un couple dans ses valises du vol Ryanair FR 6375 ? Quoi qu'il en soit des perruches se sont acclimatées par ici, on entend leur sifflement aigu et leurs couleurs chatoient de branche en branche. Le soleil en deviendrait presque barcelonais, à tomber la veste.




Elles s'offusquent ou rient dans les ramures d'un couple aux postures théâtrales. Un couple solitaire, par la force des choses, et visible loin alentour. Les promoteurs ont décidé ça arbitrairement, ces deux-là ont eu de la chance. On imagine l'hécatombe à un moment donné de l'histoire. Le drame fut noué, peut-être quelque effroi a-t-il perduré dans le règne végétal.




Un peu plus loin c'est une araignée de Louise Bourgeois, solitaire elle aussi mais sans son sac d'œufs. Difficile de penser à un oubli devant les musées de Bilbao ou d'Ottawa, c'est plutôt la compagnie aérienne qui l'aura délestée au motif du surpoids.
Il fait très chaud tout d'un coup. Un couple nous frôle dans un bruit étonnant : l'enfant dans une voiture électrique pilotée à distance par son père, au moyen d'une télécommande avec une petite antenne, comme on en voyait dans les catalogues de jouets des années 70. Curieusement, cela ne dénote pas trop dans le paysage post-moderne à assistance électronique.



On va rentrer. Bientôt l'époque des semis, au fait. Tu vas mieux, beaucoup mieux.




* En écrivant ces lignes, tout à l'heure, j'apprenais l'abandon du projet NDDL. Quelle bouffée d'air pur ! Pas d'illusions non plus, mais un plaisir immédiat. Reste à défendre les positions sans être la cible de trop de violences, en espérant ne pas voir la création d'un énième « parc éco-nature » avec parking et climatisation intégrée. Et que les jet-lagers aillent à pied avec leur barda ! 



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lundi 15 janvier 2018

La ronde numéro 26 : paysage(s)







Aujourd'hui, la ronde, suite de textes en échanges
sur le thème « paysage(s) »

Principe : le premier écrit chez le deuxième, qui écrit chez le troisième, etc.

J'ai le plaisir de recevoir à nouveau Hélène Verdier, auteur du blog simultanées, tandis que je me déplace chez Guy Deflaux

Merci à eux deux, merci à tous ceux qui font la ronde, et à leurs lecteurs



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entourements 









format portrait


vertige des cîmes, point aigü, jambes parcourues de sensations électriques, ancrage au sol,  tête frôlant les nuages, sensation de vide qui crée vide de pensée et lui, parlant, pointant du doigt le grandiose et l'infime quand arrimés au lieu vous ne vouliez que le silence pour vous distraire du tangage, 

voitures en arrêt au Point sublime des gorges du Tarn / Fossiles des Bondons sur le sentier pelé des mamelons  / odeurs de soufre, cuisson des œufs aux fumeroles volcaniques de Hakone / 


il faut bien s'élever pour sentir et ressentir les profondeurs sismiques, l'histoire géologique et celle de l'univers, la vie des fourmilières, le vertige du temps qui passe, la conscience d'être, 



format paysage


puis, à moins que ce ne soit avant ou après, 


l'épingle que vous êtes en ce lieu en ce temps, l'épingle se saisit de cet entourement, le corps, la tête, vos propres yeux se tournent et retournent de l'ensemble au détail, et viennent tout expliquer, et font rassurement,


le soleil immuable, le mouvement des nuages, le souffle du vent, la couleur des toits comme celle des pierres, et le chêne ou le pin qui déclinent les verts,


le tracé des chemins, le grondement des routes, la fumée qui dit ici brûlent les feux qui dénombrent les âmes comme on dit autrefois, le vert tendre des printemps, le jaune épais de la fin des étés qui reviendront comme saison d'enfances toujours remémorées,  

la mer des recommencements, celle d'où l'on pourrait s'abstraire de toute trace humaine, celle qui introduit l'infini dans l'invariable diversité des vagues et des courants et toutes leurs conjonctions que le regard embrasse, 


la mer qui trace les perspectives obliques du corps en mouvement, promenades sur tous les rivages, triangles d'or et d'azur (transfigurés) formés à la rencontre du ciel, de l'eau, et des broyats de pierres au sablier des jours,



et puis,


cet aigle dans le ciel par dessus les menhirs,

ou ce bateau tout de rouge bordé,




Texte et image : Hélène verdier



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La ronde tourne cette fois-ci dans le sens suivant :


GM chez Franck
Franck chez Jacques
Jacques chez Hélène Verdier
HV chez Dominique Autrou
DA chez Guy Deflaux
DH chez JPB etc.



— prochaine ronde le 15 mars —



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samedi 30 décembre 2017

fragiles années










même vu d'en haut
au sol, des charivaris
mers d'incertitude





fragiles années
sur papier couchées
en arrive une autre





un cygne étourdi
col incurvé sous la branche
allons, dit le fleuve






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vendredi 15 décembre 2017

Lectures en chemin







Partis hier de bon matin pour Rosny-sous-Bois et avec pour « mission » une grosse liste de courses aux multiples commanditaires. On y trouve, à la frontière avec Montreuil et dans une friche industrielle réhabilitée, une officine emplie des produits de la Baltique. Du saumon fumé, pour ceux qui aiment, des œufs de poisson, des légumes d'hiver, des bocaux de soupe et de l'alcool fort, pour ceux qui. Beaucoup de manœuvres en caoutchouc, bottes blanches gants bleus, et des clients autour.

La ville est éventrée, coupée en deux par les travaux du Grand Paris, on sentirait presque un gros grouillement de l'intérieur, ses exhalaisons de ferraille et d'argile. Mais c'est la nouvelle vie qui se construit là autour, sur les décombres de l'ancienne. Avec pour récompense les nouveaux réseaux d'adduction et de distribution, d'addiction et d'évacuation. Et chacun ensuite d'aller chercher sa place ou sa fonction là-dedans, depuis la cale jusqu'aux mâts et vogue le navire.






On a pris au passage l'ami revenu définitivement de sa campagne du Perche. Vieillesse faisant, on se rapproche des vivants et de leurs supposés réseaux d’entraide. Pour l'instant, et pour lui en l'occurrence, ça fonctionne sans regrets, et ce constat ne laisse pas tout à fait indifférent.


Sur le parking en étage du Leclerc, la voiture dont les portes ne ferment plus à clé m'oblige à rester comme en faction à la place du mort. Mais il y a toujours quelques photos à faire, et puis j'ai pris un livre, c'est l'Usage du monde de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet (1963), dans une version numérique aux illustrations affadies. Par contre il est facile ensuite de retrouver les marque-pages virtuels, le plaisir du feuilletage en moins. Bouvier a 24 ans quand il écrit le récit de son voyage depuis Belgrade jusqu'en Afghanistan, en 1953 et 1954.

« Tabriz nourrissait – plutôt, aurait dû nourrir – environ deux cent soixante mille âmes, parmi lesquelles : les Arméniens, une trentaine d'étrangers, et deux lazaristes français. Pourquoi ces pères, alors qu'il n'y avait ici ni Français, ni convertis musulmans. Comment ? On ne savait plus bien, mais ils étaient là, et nulle solitude n'était plus amère que la leur. J'allai les voir dans l'idée de leur emprunter quelques livres ; depuis Belgrade, je ne m'étais plus mis une page de français sous la dent. La Mission se cachait derrière le Consulat français. Vers midi, j'y trouvai les deux compères, se promenant, mains dans le dos, le long d'un rayon de soleil. On eut vite fait connaissance. Le Supérieur, un géant alsacien, sanguin, lent et barbu, venait d'arriver. Son second, le père Hervé, était là depuis cinq ans déjà ; un Breton dans la quarantaine, dégingandé, avec une petite tête de chanterelle, des yeux fiévreux et l'accent de Quimper. Il me fit entrer dans une chambre en désordre : fusils de chasse, mégots, une pile de romans policiers et des copies d'élèves furieusement annotées au crayon rouge. Des cartouches de chevrotine traînaient sur une soutane reprisée.
— J'ai tous les vices, dit-il avec un sourire las, et c'est mieux ainsi.
Ses mains tremblaient en allumant ma cigarette. Sans doute avait-il fait de brillantes études en France, et ici, pour l'amour de Dieu ou de la Maison-mère, il passait ses nuits à corriger les misérables dissertations des étudiants de l'Université qui, la plupart du temps – ce n'était pas leur faute – ne comprenaient même pas le sujet proposé. Il n'avait plus guère d'illusion sur la ville. 
— L'Islam, le vrai ? c'est bien fini... plus que du fanatisme, de l'hystérie, de la souffrance qui ressort. Ils sont toujours là pour vociférer en suivant leurs bannières noires, mettre à sac une ou deux boutiques, ou se mutiler dans des transports sacrés, le jour anniversaire de la mort des Imam... Plus beaucoup d'éthique dans tout cela ; quant à la doctrine, n'en parlons pas ! J'ai connu quelques véritables Musulmans ici, des gens bien remarquables... mais ils sont tous morts, ou partis. À présent... le fanatisme, voyez-vous, reprit-il, c'est la dernière révolte du pauvre, la seule qu'on n'ose lui refuser. Elle le fait brailler le dimanche mais baster la semaine, et ici il y a des gens qui s'en arrangent. Bien des choses iraient mieux s'il y avait moins de ventres creux.
 Le supérieur hochait la tête en silence.
— Notre travail ici ne sert à rien, dit encore le Breton ; à la dernière messe de Noël, j'étais presque seul dans l'église... mes quelques paroissiens n'ont pas même osé venir. C'est la fin. Et puis, pourquoi viendraient-ils ? Pauvres gens !
Pauvre père ! j'aurais voulu lui déboucher une bouteille de Muscadet sous le nez, poser un paquet de Gauloises sur la table, et le faire parler de sa province, de Bernanos, de saint Thomas, de n'importe quoi, parler, parler, vider un peu son cœur de tout ce savoir inemployable qui l'aigrissait.
— Pour les livres, reprit-il, allez voir à la Bibliothèque de la Faculté ; ils ont reçu quelques vieux lots de France – tout ce qu'on jetait sous Jules Ferry – vous trouverez d'excellentes choses. Quant aux policiers, ajouta-t-il avec un peu d'embarras en désignant ceux qui couvraient son lit, je ne peux pas vous les prêter, ce sont ceux du Consul qui les relit sans cesse. Que voulez-vous, il n'a rien à faire et le temps lui dure ici.
Le vendredi, le père Hervé s'en allait seul à la chasse, passer chrétiennement sa colère sur les loups : « Venez avec moi après-demain, si vous voulez, j'avertirai le brave homme de la camionnette. » Mais cette proposition était faite avec si peu d'entrain que je n'y donnai jamais suite. Le Supérieur me raccompagna jusqu'à la porte. Il posait timidement la main sur mon épaule, comme pour s'excuser de l'amertume de son subordonné. Il ne disait mot. L'air d'être un patient, un roc, avec des nerfs lents à s'émouvoir. Celui-là, la ville et l'exil ne l'auraient pas. »

Plus loin :

« Vis-à-vis de l'occident et de ses séductions, l'Afghan conserve une belle indépendance d'esprit. Il le considère avec un peu le même intérêt prudent que nous, l'Afghanistan. Il l'apprécie assez, mais quant à s'en laisser imposer...
Il y a à Kaboul un petit musée admirable où l'on expose les trouvailles des archéologues français qui, depuis la proclamation d'indépendance, fouillent en Afghanistan. D'autres objets aussi. Un peu de tout : des fragments de collection, une belette empaillée, des monnaies qu'on retrouve en réparant les égouts, du cristal de roche. Au rez-de-chaussée, dans une vitrine en retrait et consacrée aux costumes, on pouvait voir en 1954, entre une jupe de plumes maori et un manteau de berger du Sin-Kiang, un pullover assez commun portant l'indication « Irlande », ou peut-être « Balkans ». Rouge aniline, tricoté main sans doute, mais un pullover... mon Dieu ! tel qu'on en voit chez nous dans le train, octobre venu. Mis là par inadvertance ? J'espère bien que non ! Bref, je l'ai regardé longuement, avec un œil nouveau et je confesse que d'un point de vue objectif, la civilisation représentée par cette camisole lie-de-vin faisait pauvre figure à côté des plumes du paradisier et de la pelisse kazak. Décemment, on ne pouvait que s'en désoler. On n'était en tout cas guère tenté d'aller voir le pays où les gens portaient « çà ».
 Cette présentation m'a enchanté : l'impression qu'on m'avait joué un de ces bons tours à la Swift qui font battre le cœur et sauter une marche à l'entendement. D'ailleurs, une pincée d'afghano-centrisme était la bienvenue après vingt-quatre ans de cette Europe qui nous fait étudier les croisés sans nous parler des Mamelouks, trouver le Péché Originel dans des mythologies où il n'a rien à faire, et nous intéresser à l'Inde dès le moment où des Compagnies marchandes et quelques courageux coquins venus de l'Ouest ont mis la main dessus. »




Et encore (il doit y en avoir, du monde, au Leclerc !)


« Depuis deux heures, nous apercevons cette tchâikhane, posée comme un objet absurde au centre du désert gris fer. Quand le vent de sable la cache nous ralentissons pour ne pas la manquer, puis la vue se dégage, et on la retrouve qui navigue à des lieues devant nous. Mais, si lentement qu'on roule, on l'a rattrapée tout de même vers onze heures du matin : une coupole de terre sèche d'un galbe parfait dont l'intérieur noirci de fumée reçoit un peu de lumière par un trou percé au sommet.
En Perse où l'on s'autorise pourtant bien des choses, il est interdit de péter, fût-ce en plein désert. Quand Thierry qui somnole sur le bas-flanc, à demi gâteux de fatigue, enfreint cet usage, la patronne se retourne comme une vipère et le menace de l'index. C'est une vieille coquine osseuse et sale qui va et vient dans sa cambuse, deux énormes matous sur les talons, et chantonne d'une voix rauque en attisant le samovar. Le thé servi, elle s'étend sur le dos et se met à ronfler. Quant à son homme, il dort contre la porte sous un drap constellé de mouches, confit dans l'odeur de l'opium.
Lorsque les yeux sont faits à cette demi-nuit, on voit qu'une source sort de terre au centre de la pièce, alimente un petit bassin rond, et disparaît, deux pas plus loin, dans les profondeurs du sol. Quelques poissons incolores, montés par cette veine d'eau souterraine, dérivent paresseusement dans le bassin, ou tètent l'écorce d'une pastèque qu'on y a mise à rafraîchir. Un sac de lait caillé s'égoutte au-dessus de l'eau avec une lenteur engourdissante. Midi a dû passer. Dehors, c'est toujours le vent de sable, et le soleil tape comme un tambour. Il faut attendre : nous ne pouvons pas rouler avant cinq heures sans risque de faire éclater nos pneus. De temps en temps, un des poissons saute pour gober une mouche avec un miraculeux « plop » lacustre qui nous renvoie loin en arrière dans nos souvenirs. »




Mais déjà mes compères sont de retour, avec un chariot épais comme le butin d'un casse. Il est grand temps de rentrer.
À la maison le chat est toujours endormi, délicatement agrippé à sa petite cosmogonie.



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dimanche 10 décembre 2017

Saupoudrages








5 poèmes brisés







Dans le caniveau une boîte de sardines
couvercle en extension dorsale
léchée jusqu’aux brins de cerfeuil
un parfum d’huile douce
furieux s’en échappe
le moteur du taxi est jaloux



Mon ami capitaliste
mange mange
mange mange
mange mange
vite un cercueil
or marbre et plomb durci
garde-à-vous



Un journaliste a sauté la reine
comme un petit ruisseau de diamants
tapage nocturne assuré
le roi commande immédiatement un discours
le roi est fatigué
déchaîne-t-il sur les ondes
et les gens d’applaudir et le roi et la reine



Douce France
rance mousse
louche trans
danse rousse
stance pousse



Elle dit je suis nulle
je ne sais pas écrire
sais pas parler
il dit je t’aime oh je t’aime
je te aime viens
on va faire un poème




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vendredi 8 décembre 2017

Et la tasse, et le thé







Ce fut, à l'invitation d'Hélène Verdier, elle-même sollicitée en amont par François Bonneau, un exercice familier dans les réseaux sociaux qui consiste à s'engager, pour une durée déterminée, à accomplir une tâche précise tout en invitant chaque jour un de ses « amis » à faire de même. D'habitude je refuse – poliment – d'entrer dans le mouvement, essentiellement par crainte de mettre dans l'embarras les heureux élus inopinément désignés, un peu aussi par aversion des chaînes de tout ordre, et surtout des ordres en chaîne.


Bien sûr, Hélène avait pris soin de m'assurer que je n'étais pas obligé de suivre le mouvement, mais alors pas du tout, etc. Mais encore le « challenge » n'était pas si compliqué, il était même séduisant puisqu'il s'agissait de poster pendant 7 jours une photo en noir et blanc sur le thème La/ma vie (sans mot et sans gens). Une photo contemporaine autant que possible, du moins l'entendais-je ainsi. A l'heure près, ce serait mieux. Mais ensuite, inviter qui ?

Un écrivain mort, assurément. Il pourrait ainsi me répondre, bien plus tard et alors que, vieillissant, j'ouvrirais un de ses livres et tomberais peut-être nez à nez avec ce souvenir au milieu de la figure.
Le dernier de la liste est arrivé à point nommé, esprit du hasard, nous étions en présence l'un de l'autre pour la première et la dernière fois, ne pas rater ça.


Voici donc ce qu'il s'est passé sur Facebook la semaine dernière...







➛ les vignettes sont agrandissables (sans obligation !) et leur survol avec le curseur devrait donner le nom de l'élu(e)...










... et très vite, rétrospectivement je me suis rendu compte que la somme de cet exploit pouvait contenir en une journée et demie, pas davantage. En modifiant l'ordre des photos il se pouvait même que l'aventure durât une seule journée, voire la moitié de celle-ci. Et pourquoi pas une heure ou deux, en cette saison la nuit tombe si vite. Ah, nous sommes bien en peine de trouver des occupations à nos petites images quand se resserrent nos chères minutes.



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mardi 28 novembre 2017

Là-haut









Difficile à dire, si parce que c'est dimanche, moins de voitures dans la rue mais piétons accompagnant enfants, nouveau-nés, bicyclettes avec siège-bébé et trottinettes électriques avec colifichet au guidon, ambiance apaisée, ou parce que beau temps, froid vif sous ciel clair, ou peut-être parce que le dimanche, par principe on perd son temps à ne rien faire, ou encore, rite ou habitude, ce jour-là c'est balade, en tout cas j'ai pris la rue tout de suite à gauche et je suis monté sur le plateau.





Un peu moins de vingt minutes de grimpette sur le bitume, tout à coup c'est la campagne. Sur la gauche, vers Paris, une reprise de colza, à droite un haras. Quelques promeneurs, une jeune fille gilet bleu bonnet rose à l'habituation dans la carrière, une buse rassasiée immobile sur un poteau téléphonique. Les chevaux au pâturage observent le passant sans rien attendre d'autre qu'en pouvoir percer les secrets. 
La hauteur permet une jolie vue panoramique, le ciel est très foncé vers l'horizon, son gris profond révèle les couleurs. Sous un rayon de soleil, le village de l'autre côté de la Marne a l'allure fantomatique des villes des sables inatteignables, comme dans les Jardins Statuaires de Jacques Abeille.
Les ombres s'allongent cependant, jusqu'à toucher le mur de la ferme. Est-il raisonnable de continuer pour faire la boucle en revenant par la rivière. Ne vaudrait-il pas mieux rebrousser chemin et rentrer tranquillement, quitte à se rallonger par le bois de Montry si la menace s'éloignait.




Le ciel s'est obscurci, l'« armée des nuages » venait du nord, nord-ouest.
Attendre encore ou partir tout de suite : une fois de plus j'hésitai, en bon natif de la Balance, ce qui me valut ensuite et clarté et grêle, et lueurs et grésil ; un moindre mal, pour ce choix-là et pour cette fois-ci.





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dimanche 26 novembre 2017

Lettres, solution, dissolution







Sur la route de Gournay (sur-Marne), où je ne conduisais pas, m'amusant avec le smartphone sur le siège du passager avant, dit place du mort dans la langue populaire, entre deux prises de vue à caractère « expérimental », on ne se refait pas, je reçois un mail de Guy Deflaux. C'était, à l'endroit précis où l'auto s'engageait dans la bretelle en direction de Chelles, pour me donner comme promis la solution des mots croisés du mercredi de la semaine dernière, grille fournie par Guy, dit aussi Wana (wanatoctouillou pour wanagramme) dans le cadre de la ronde.


J'avais imprimé la grille afin de pouvoir la déplacer dans les pièces de la maison où je peux me concentrer suffisamment. Hélas, alors que Guy nous avait prévenus de leur facilité, je n'en avais rempli, quelques jours plus tard, qu'à peine la moitié. Compliments, cher ami, pour ce capiteux casse-tête.

La voiture a longé les travaux du Grand Paris Express (prétexte, pour rappel, d'un excellent livre d'Aurélien Bellanger), matérialisé ici par une tranchée monumentale de plusieurs centaines de mètres dont je n'aperçus que les grues, agitées de jolis mouvements circulaires en trois dimensions, et d'autres appareils de levée, de poussée, d'éclairage (ça bosse nuit et jour) en support à l'air libre de l'invisible tunnelier. La ligne 16 a pour but de « désenclaver » Clichy-sous-Bois, espérant de la sorte « mélanger les populations », autrement dit en langue populaire les Blancs, les Noirs et les Arabes, les riches et les pauvres, faire baisser le taux de chômage et dissuader ainsi les potentiels émeutiers, contre-émeutiers et autres fauteurs de trouble et troubleurs de fautes, afin de rassurer les investisseurs et leur permettre de faire un peu plus de pognon.




Un peu plus loin, alors que nous touchions au but, savoir un quartier ou vit une partie de la famille, nous sommes passés devant ce bistrot magnifique en centre-ville de Gournay. « Éloge du bar-tabac et de la belle meulière », comme me le faisait hier remarquer Hélène Verdier sur Instagram, où j'avais posté la photo. Dans la lumière du soir il avait fière allure, sous ses nombreuses lettres de noblesse républicaine.




Le souvenir remonte à la gorge comme une bouffée de tabac (trop facile) chez Eugène, le Central-Bar en face de la sortie de l'école à Dinan. Puisque j'y pense, la N176 n'était pas encore déviée, obligeant les poids lourds venant de Normandie, après une spectaculaire montée depuis le viaduc, à frôler les encorbellements des 16 et 17ème s. 
Eugène, natif des Andaines dans l'Orne, je crois, passé par la boulange à Saint-Malo (j'ai oublié le nom de sa femme, j'espère qu'il me reviendra avant de terminer l'écriture de ce billet), Eugène avait racheté le fonds de Mme Robert, dont le mari faisait le taxi. Je me souviens de son inauguration, du premier demi qu'il a tiré du fût, un geste à prendre. En observateurs attentifs nous lui avions donné des conseils, et l'habitude avait fait le reste rapidement. La mousse seyait à sa petite moustache grise par-dessus un sourire cordial. Ses lunettes métalliques à monture carrée le faisaient ressembler à un personnage de Gotlib, peut-être au prof un peu coincé qui présente la Rubrique-à-brac lorsque celui-ci, chatouillé par une plume d'autruche, se plie en quatre de rire.
À la sortie des cours et à l'heure de l'apéro il y avait là une clientèle d'habitués, au bar mais aussi autour des tables, chacun à sa place presque attribuée. Pêle-mêle, un marchand de chaussures, un prof de français, un commercial en robinetterie, des élèves bien sûr, un prof de philo, un notaire, une commerçante de falbalas, un vendeur de tissus, un prof d'allemand, des types et des nanas dont je ne me souviens plus l'activité précisément... Hétéroclite, au fond. Et puis il y avait Isabelle, que je n'oublierai jamais car nous remplissions souvent ensemble des grilles de mots croisés. J'en perds, pourtant, dans le millefeuille vertical du temps qui passe. Curieusement, je n'ai pas souvenir de graves inimitiés, mis à part quelques broutilles d'ordre politique, parfois radicales cependant. Aucune bagarre, juste quelques cuites agitées mais sans plus. Le bar disposait aussi de trois ou quatre chambres sommaires sous les toits, en cas de nécessité.

Après les études à Rennes, qui m'avaient déjà décentré, j'ai quitté l'endroit définitivement, je ne revenais plus qu'à de rares occasions, j'y voyais mes parents et quelques amis, Isabelle, et puis je n'y suis plus retourné que pour des obsèques, des histoires de notaire, de succession.

De retour à Dinan au printemps de l'année dernière, j'ai retrouvé une ville muséifiée, certes, puisque « patrimoine » il y a, difficile pour elle d'y échapper, mais en travaux, ainsi que je l'ai toujours connue. Je n'ai pas revu Eugène, j'ai appris par le seul ami encore sur place que sa femme était disparue, Isabelle aussi, et puis quelques autres.
Je ne retrouve toujours pas son nom. Il le faudra pourtant, et puis l'écrire ici.



(Dinan, rue de la Lainerie vers la place des Cordeliers, mars 2016)



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